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14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 10:33

Le Théâtre du Soleil, qui a fêté ses 45 ans, a reçu en mai dernier le Prix Ibsen, décerné à Ariane Mnouchkine pour l’ensemble de son œuvre par la Norvège, pays des fjords, proche de la banquise du Pôle Nord. En remerciement de cette distinction, le Soleil a réalisé un petit film vidéo muet, drôle et poétique, intitulé « Voyage à Oslo », narrant un cocasse voyage en ballon de la France vers la Norvège, diffusé lors de la remise du prix et visible sur son site web. Ce petit film condense une vision qui se détaille à chaque nouvelle création de la troupe, associant théâtre et cinéma dans un même désir de récit aérien et solaire, non sans affronter avec humour brouillards, brumes et tempêtes. Célébré, le Soleil continue à inventer. Depuis le 4 février, la troupe présente à la Cartoucherie sa dernière création,  intitulée « Les Naufragés du Fol Espoir (Aurores) », une création collective « mi-écrite » par Hélène Cixous sur une proposition d’Ariane Mnouchkine. Cette création est librement inspirée d’un roman posthume de Jules Verne, trafiqué et publié en 1909 par son fils, « Les naufragés du Jonathan» dont le titre du manuscrit original est « En Magellanie ». Ce récit a fourni le germe d’un nouveau spectacle alors qu’Ariane Mnouchkine pensait mettre en scène Macbeth de Shakespeare pour parler du monde aujourd’hui. La fable de Jules Verne s’avère plus fertile à cet égard.

Cette création  se veut d’abord une comédie épique et romanesque : le voyage d’émigrants partant sur un bateau depuis Cardiff pour l’Australie, un naufrage sur la banquise dans l’hémisphère Sud, une île déserte, un fol espoir… La pièce abonde de sentiments qui affectent la fiction comme la réalité : l’inconnu, là où commence l’humanité (et aussi l’inconnu d’un spectacle qui se dessine) ; l’amour, un amour torride sous les plus basses latitudes (ou plus prosaïquement dans les coulisses); l’aventure, des événements imprévisibles qui arrivent aux protagonistes (tant aux comédiens qu’à leurs personnages) ; l’ambition, cette fièvre inguérissable plus violente que l'amour, plus mortelle que la peste (et aussi celle, plus généreuse, qui naît de la passion théâtrale) ; le danger, où l’homme se révèle surhumain (et l’acteur face au risque) ; et l’amitié, qui s ‘éprouve dans l’action (palpable sur le plateau et dans la salle). Le ton général est celui des romans populaires de la fin du XIXe siècle avec le souffle de l’invention du cinématographe. Au Soleil, il y a toujours un art qui en épouse un autre.

Cette création forme aussi à rebours le compte rétrospectif d’un siècle qui s’est voulu celui de la modernité, du progrès, d’un fol espoir en l’humanité. A l’aurore du XXIe siècle, le Soleil nous transporte à celle du XXe siècle naissant, espérant avant de basculer dans le désespoir des guerres et des horreurs qui l’ont affligé. Cet art de la bonne distance pour trouver le point d’optique qui permet de considérer le monde où nous vivons ne cède à aucun cynisme, moralisme ou défaitisme. Comme le ballon du « Voyage à Oslo », le spectacle se fait volatile et céleste,  attiré par la hauteur et la légèreté. Ainsi prospectif, ce compte-rendu dégage une énergie et une joyeuseté indispensables.

Sur un vaste plateau de bois, métaphore du bateau et plancher d’une guinguette supposée réelle, une double fiction se met en œuvre, celle d’une troupe de fortune qui a pour projet sous la houlette de Jean La Palette cinéaste et militant socialiste de tourner un film, et celle de cette histoire de voyage, de naufrage et de fondation d’une nouvelle société sur une nouvelle terre, inspirée de Jules Verne, qui est le sujet du film. Tout cela se déroule sur fond des événements historiques qui conduiront un monde grisé par le progrès à la guerre mondiale en 1914, avec notamment en France l’assassinat de Jaurès au terme d’un processus qui commence avec l’assassinat de Rodolphe de Habsbourg à Mayerling en 1889. La Palette commence d’ailleurs son film par cet épisode et l’ami de Rodolphe, secrétaire des aspirations révolutionnaires du prince, Jean Salvatore sera au cœur de l’aventure australe et à sa conclusion.

Le plateau est dans le grenier d’une guinguette « Le Fol Espoir », dont le nom est peint à même le mur pignon d’entrée de la Cartoucherie et dont le personnel fournit la troupe de La Palette, à moins que ce ne soit la troupe fringante du Soleil qui incarne le personnel de la guinguette : la poule au pot est bel et bien servie aux spectateurs dans la nef d’accueil transformée en « bouillon Belle Epoque » et ornée par une fresque de Didier Martin, inspirée des couvertures rouge et or des éditions Hetzel pour les romans de Jules Verne au XIXe siècle, encadrant une planisphère représentant l’Amérique du Sud, la Terre de feu et le Cap Horn où se situent l’Ile d'Hoste et le canal de Beagle, lieux de l'aventure filmée ; sur les murs latéraux, sont peintes des affiches de films anciens. Le spectacle jongle entre théâtre et cinéma comme il le fait entre la guinguette dont on perçoit les rumeurs au rez-de-chaussée, le plateau au grenier et le pont imaginaire du bateau naufragé, entre des personnages incarnés et des personnages joués, pour former une succulente histoire à plusieurs étages.

Hélène Cixous donne le ton de cette pièce montée dans un texte de présentation intitulé «Une sensation de phare» parce qu’il va être question de phare: «  Et si nous y allions ? Si nous cherchions la lune sur la terre ? De quoi aurait-elle l’air ? Elle serait blanche, brillante et vierge. Ce serait une île. Imaginons. On pourrait y tracer le modèle de l’humanité future. On dessinerait la démocratie idéale trois mille ans après Eschyle. […] L’Humanité n’existe pas encore mais elle viendra. Elle vient. » Dans cette quête de l’humanité, chacun cherche sa voie et ce phare qui guiderait l’humanité vers le bonheur.

Ce spectacle, gai et grave, toujours léger dans son mouvement incessant est porté par une troupe toute en fraîcheur entraînée par un Maurice Durozier splendide en La Palette portant la figure à la fois de Méliès et de Jaurès, Juliana Carnheiro da Cunha qui incarne Madame Gabrielle, sœur de La Palette tourneuse de manivelle, évoquant avec humour Ariane, par Jean-Jacques Lemêtre en Camille Bérard le musicien, compositeur, arrangeur et veilleur de son, et par Eve Doe-Bruce qui incarne de façon inouïe Monsieur Félix Courage, le patron de la guinguette « Le Fol Espoir », par toute la troupe. La moindre des surprises n’est pas de voir convoquer sur le plateau du Soleil des toiles peintes, des châssis de décor, des guindes, poulies et équipes légères qui sonnent une certaine mémoire d’un théâtre féérique. Et tout cela nous parle à tout moment d’aujourd’hui, théâtre populaire qui ne renonce pas et qui se sait être une optique, un théâtre de prise de vues.

 

 

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union des scenographes - dans Actualités
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