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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 09:06

 

Le « scenographing » serait-il à la scénographie ce que le « fooding » est à la cuisine, une vogue décalée selon le goût de l’époque ? Cet épiphénomène est peut-être la conséquence de l’introduction dans le langage courant du mot scénographie, devenu usuel après avoir été réinventé en 1960, même si l’on constate aisément qu’il n’est pas toujours bien compris. Ce que je nomme ici par dérision le « scenographing » n’est pas un nouveau nom pour la « scénographie » : ce terme entend au contraire désigner un maniérisme plastique, visuel, comportemental, sinon commercial, bien éloigné de ce qu’est réellement la scénographie. Les signes de cette dérive langagière sont manifestes. A bien des égards, la mutation de la prochaine Quadriennale de Prague, telle qu’elle est annoncée pour juin 2011, notamment à travers le projet « Intersection » (présenté du 16 au 26 juin à Prague puis ensuite en itinérance en Europe), en est un symptôme. Une caractéristique de cette tendance est la tentation de quitter le théâtre, d’en finir avec lui.


Sodja Zupanc Lotker, dramaturge et directeur artistique de la Quadriennale de Prague 2011 rappelle que la PQ est depuis 1967 dédiée aux arts de la scène (théâtre, opéra, danse, marionnettes), au travail des scénographes avec des metteurs en scène, des chorégraphes et des dramaturges. En 2011, la PQ change de nom : l’Exposition quadriennale internationale de scénographie de Prague devient la Quadriennale de Prague d’espace, de design et de performance. Ce changement de dénomination traduit un virage vers les arts visuels, la performance, l'installation, ainsi que vers la mode, s’ouvrant à des projets au sein desquels des scénographes travaillent pour des espaces qui ne sont pas une scène de théâtre. Le projet conduit par l’architecte israélienne Oren Sagiv « Intersection » traduit cette orientation. Il s’agit d’une exposition en espace extérieur dans une architecture moderniste de 25 boîtes confiées à des artistes issus de différentes disciplines (artistes visuels, chorégraphes, designers, créateurs de mode, musiciens, cinéastes)[1] qui proposent une installation ou une performance sur le thème de l’intimité et du spectacle. Sagiv définit quant à elle la scénographie comme une architecture éphémère.


Quelques réalités simples nécessitent d’être dites en raison de la confusion du relatif qui embrume à l’évidence les esprits sous couvert de contemporanéité, notamment en ce qui concerne l’usage de ce mot scénographie. Le terme est vieux de plus de 2000 ans. Il est resté vivant dans les pays latins : en Grèce  «  skenografia », en Italie « scenografia », dans les pays hispaniques  « escenografia », termes qui signifient littéralement : écriture/dessin de la scène. « Set design » est la traduction littérale des anglophones qui utilisent aussi « scenography ». Dans les années 1950, les tchèques Frantisek Tröster et Josef Svoboda, le slovaque Ladislav Vychodil, l’ont redéfini afin de qualifier une revalorisation du rôle de l’espace au sein de la représentation théâtrale, liée à l’émergence de la mise en scène. Cette rénovation sémantique a succédé au cours des révolutions scéniques qui se font fait jour dès le début du XXe siècle. Celles-ci ont proclamé le renoncement au décor, aux toiles peintes routinières, à une décoration gratuite et stéréotypée, l’éclatement de la boîte scénique, l’importance de la relation avec le spectateur. Une poétique de la scène s’en est dégagée, qui oscille entre machine à jouer et paysage mental, visibilité et invisibilité, localité exacte et localité métaphorique, figuration et abstraction. Le matériel scénique a été renouvelé et de nouvelles techniques ont facilité ces réformes esthétiques. En France dans les années 1960, André Acquart le constructeur, Michel Raffaëlli le polygraphe, René Allio tout autant polygraphe ont adopté le terme de scénographe. Denis Bablet l’a installé  dans le paysage des études théâtrales. La Quadriennale de Prague a été dès 1967 une scène active de cette mutation. Partout en Europe, les années 1970 ont été les années de la scénographie en majesté avec Karl-Ernst Herrmann et Peter Pabst en Allemagne, Luciano Damiani et Ezo Frigerio en Italie, Fabià Puigserver en Espagne, Ralph Koltaï en Angleterre, Guy-Claude François, Richard Peduzzi, Yannis Kokkos et Nicky Rieti en France, sans oublier les scénographes créateurs de costumes : Moidele Bickel, Franca Scarciapino, Jacques Schmidt, Patrice Cauchetier ou Werner Straub pour les masques, car ces créations sont des actes scénographiques et appartiennent à la scénographie.


Dès les années 1970, le projet d’un élargissement de la scénographie a été esquissé. Sans jamais quitter le théâtre, berceau de toute son origine, la scénographie est devenue une discipline spatiale de plein exercice aux côtés de l’architecture et du design naissant, propice à une application étendue à d’autres secteurs d’une logique scénique forgée au théâtre sur les scènes du monde. Ainsi, la scénographie d’exposition est-elle devenue une évidence : faire appel à des scénographes pour concevoir la mise en espace d’une exposition tenait à leur compétence apprise au théâtre.


Le temps présent est celui d’un nouveau tournant sémantique, quelque peu problématique. La situation actuelle voit se dessiner une évolution diffuse de ce terme, évolution que je propose de désigner par le terme de « scenographing » pour la débusquer. Tout est ou devient scénographie, à un point tel que l’on n’arrive plus à savoir ce que le terme signifie et engage, tant notre temps est propice au zapping, à la fragmentation et à l’immédiateté sans mémoire et sans histoire. Le mot scénographie est furieusement « tendance ». L’observation du langage courant amène à cette constatation de l’extension de son utilisation : usage à tout bout de champ, politique, économique, social, urbain, architectural, communicationnel, numérique. Le brouillage des frontières des arts contribue à ce phénomène comme l’émoi de l’aube d’un siècle naissant puisque maintenant l’on ne cesse de répéter que nous ne sommes plus au XXe siècle mais au XXIe siècle ! Tant l’évolution du théâtre qui n’a jamais cessé de se métamorphoser depuis ses origines, que celle de l’architecture qui se spectacularise et redécouvre les vertus de l’architecture éphémère, tant l’évolution des arts plastiques et visuels qui rêvent d’un théâtre sans le théâtre, ou encore le flottement du vocable design d’espace qui ravale la vieille notion d’architecture intérieure, tout cela contribue pour partie à cette confusion du relatif et à ce que je nomme ici le « scenographing » pour le distinguer de la scénographie. Il y a aussi l’appétit des domaines économiques, tels que l’événementiel, la mode ou le marketing qui ajoute à la confusion : il n’est pas rare de rencontrer un directeur de marketing qui se qualifie de scénographe ou de trouver un stage qui vous initiera à la scénologie de la vente… » « Scenographing »  ai-je dit, pourquoi « scenographing » ? Voici, comme réponse, un exemple de cet épiphénomène, pris au hasard : «Scenographing the space so as to magnify the items within...Merchandising is about applying techniques for presenting and highlighting products, temporary animations, etc... combined with name, brand, logo, or slogan search, along with the creation of a web site, packaging and every other type of publicity aid... »[2], ou cet autre : « PRÊT À PORTER PARIS is the professionals' store. By segmenting and scenographing the trade fair as if it was a department store, PAPP proposes a clear, legible and creative offer. » Scenographing, vous-dis-je….


Plus sérieusement, l’évolution de la Quadriennale de Prague appelle un commentaire argumenté. Frantisek Tröster et Josef Svoboda ont été primés à la Bienal Internacional de São Paulo entre 1957 et 1965. Créée en 1951, par l´industriel Francisco Matarazzo Sobrinho, cette biennale est la première manifestation importante d´art moderne et contemporain initiée hors des centres artistiques européens et nord-américains, et elle comprend une section consacrée à l’art de la scène. En 1959, František Tröster y a présenté une rétrospective sur la scénographie moderne et l'architecture théâtrale en Tchéquoslovaquie de 1914 à 1959 (essentiellement les réalisations de Vlastislav Hofman, Frantisek Tröster et Jan Sladek). Cette exposition a été distinguée par une médaille d'or. Ces succès ont conduit Tröster et Svoboda à imaginer à Prague en accord avec São Paulo une manifestation consacrée exclusivement à la scénographie au théâtre, de façon distincte des arts plastiques. Exposition internationale de scénographie et d’architecture théâtrale, la première édition de la Quadriennale de Prague  - en abrégé PQ - a eu lieu en 1967, organisée par le ministère de la culture et l’Institut tchéquoslovaque du théâtre. Comme le souligne l’historien et théoricien tchèque Vladimir Jindra, rédacteur des statuts de la Quadriennale, la PQ se donne pour objet de saisir et de mettre en valeur la nature particulière de la scénographie et sa fonction étroitement liée à la mise en scène et à la dramaturgie au sein de la représentation théâtrale, dont elle n’est pas séparable. La Biennale d’art de São Paulo privilégiait quant à elle les seules qualités plastiques et artistiques des propositions faites par des peintres et plasticiens. La PQ s’est fondé sur cette idée simple : la scénographie n’a de sens qu’en lien avec le primat de l’action dramatique et en tenant compte de la mobilité du signe théâtral, théorisée alors par Jindřich Honzl. Josef Svoboda pensait que la scénographie n’est que l’un des moyens d’expression du théâtre au service d’une vision commune portée par un metteur en scène. Si l’on comprend bien la nouvelle orientation de la PQ, la scénographie devient un moyen d’expression autonome et autosuffisant, et elle se donne à voir pour elle-même : elle ferait œuvre. Ainsi la manifestation s’éloigne des principes fondateurs en se rapprochant des arts visuels. Car il est évident que depuis les origines, toute œuvre plastique a pour objet de se donner à voir pour elle-même. Tout scénographe sait bien que la dimension plastique est secondaire, et la scénographie se distingue des arts plastiques ou visuels en ce qu’elle est un truchement et non une fin. Parler dans une forme d’emballement euphorique de nouveaux créateurs démiurges qui, au moyen d’une hybridation artistique sans précédent, bouleverseraient la création artistique dans une fusion des genres et des arts, souvent en ajoutant que le théâtre est une vieille chose, pratiquement morte,  fait sourire… Cela s’appelle une chimère.


L’appel aux peintres au théâtre est une constante bienvenue tout au long du XXe siècle, de Picasso à Gilles Aillaud, et aujourd’hui avec le recours à des artistes comme Bill Viola ou Anselm Kiefer. Cela n’est pas sans inconvénient cependant : l’artiste ayant parfois tendance à continuer à faire sur scène ce qu’il sait faire dans son atelier ou dans une galerie et l’œuvre plastique élude ainsi le mouvement dramatique. Elle ne fait pas place, elle prend la place. Ce courant pour intéressant qu’il soit en ce qu’il participe d’un échange toujours fertile ne peut résumer ni réduire ce qu’est la scénographie et sa nature particulière. Celle-ci ne peut être définie comme étant un geste plastique ou un acte visuel ou une œuvre en elle-même : l’histoire du théâtre au XXe siècle le démontre aisément, de même que l’histoire de l’art. Pourquoi cela cesserait-il au XXIe siècle ?

 

Répétons-le : il n’y a pas de scénographie estimable, pertinente et élégante sans dramaturgie, sans mise en scène, sans acteurs et sans jeu, en un mot, sans théâtre. L’effrangement des arts à l’œuvre depuis le début du XXe siècle ne signifie pas leur extinction, et plus que jamais le discernement, la mémoire et l’esprit critique sont indispensables pour ne pas se perdre dans un miroir aux alouettes sous couvert de contemporanéité.

 

Marcel Freydefont

 



[1] Nathaniel Mellors, Ann Borralho et João Galante, Markus Schinwald, Mareunrol's, Socìetas Raffaello Sanzio, Hooman Sharifi, Ilya et Emilia Kabakov, Monika Pormale, Hans Rosenström, Anna Viebrock, Josef Bolf, Josef Nadj, Guerra De La Paz, Monika Pormale, Terike Haapoja, Egon Tobiáš, Elevator Repair Service, Iona mona Popovici, Ulla Von Brandenburg, Caroline Evans & Hansjorg Schmidt, Bohdan Holomíček, Abbey Theater, Harun Farocki, Dace Džerina, Paul Divjak, Dejan Kaludjerović.

[2] www.archiscenograph.fr/merchandising.html+scenographing&cd=3&hl=fr&ct

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union des scenographes
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commentaires

Daguet 08/06/2011 17:23


Merci également pour cette ligne droite tracée au cordeau. Si seulement les agences de marketing connaissaient leur pouvoir de mécénat, dans leur propre intérêt d'ailleurs, il y aurait une place
pour ce dialogue entre l'espace et l'occupant.


Larrieu Daniel 26/05/2011 23:12


Merci pour ce recadadring qui se termine seulement par une conclusion bien traditionnelle, la danse et toutes les autres formes, objets, marionnettes...qui se développent savent s'émanciper depuis
longtemps de la seule voix qui tient le pouvoir des salles de la programmation, celle de la narration et du théâtre et nous sommes nombreux à travailler avec des scénographes pour notre plus grand
plaisir.