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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 11:10
Patrice Chéreau is not dead

Le Massacre à Paris, de Christopher Marlowe

(The Massacre at Paris),

adaptation de Jean Vauthier,

mise en scène Patrice Chéreau,

décor Richard Peduzzi,

costumes Jacques Schmidt,

lumières André Diot, musique originale Fiorenzo Carpi.

Photographie Nicolas Treatt.

TNP Villeurbanne, 1972.

La mise en scène d’Hamlet en 1988 en Avignon, suivie d’une longue tournée nationale et internationale reste profondément dans la mémoire de ceux qui ont vu la réalisation que Patrice Chéreau a donnée, en équipe, de cette pièce intemporelle qui hante le théâtre, surtout quand ici ou là il y a le soupçon de quelque chose de pourri, alors que ce drame est une charnière entre deux époques, entre deux vies. Le spectre était figuré par un cavalier électrique, qui, sorti du grand noir y retournait, incarnation du bouleversement des esprits et des corps qui marque les transitions. Patrice Chéreau aurait dit que le mot fantôme lui convenait bien.

Ceux-ci ne manquent pas dans son œuvre intense de metteur en scène au théâtre et à l’opéra, de réalisateur de cinéma, de diseur de textes, de comédien et d’acteur. La blancheur enfarinée de l’Héritier du village, de Marivaux, qui révéla à la France en 1965 cet éternel jeune homme de 21 ans a souvent laissé place à la noirceur, à l’ombre, à l’inquiétude, révélant tous les clairs-obscurs de l’âme humaine, ses tourments. En 2007, l’opéra De la maison des morts de Leoš Janáček, livret du compositeur d’après Dostoïevski (Chéreau a lu en public Les Carnets du sous-sol en 2005), et Elektra de Richard Strauss en 2013 à Aix-en-Provence scandent cette danse des souffles et cette musique souterraine des apparitions et des disparitions, comme le fit Rêve d'automne de Jon Fosse, au musée du Louvre, dans le cadre de la carte blanche offerte par Henri Loyrette, manifestation polygraphe qui fait désormais figure de testament.

Sa filiation artistique, sa qualité de dessinateur, sa curiosité incessante, sa volonté d’échapper à la répétition, son sens de la suite et de la fugue, son obsession de la perfection l’ont souvent amené à remettre l’ouvrage sur le métier, comme avec Hamlet, La Dispute, qui a connu trois versions de 1973 à 1977, ou La Solitude dans les champs de coton, entre 1987 et 1995, coda de son compagnonnage avec Bernard-Marie Koltès initié à partir de 1983 (poursuivi en 2010 avec La Nuit juste avant les forêts). Le film La Reine Margot en 1994, coécrit avec Danièle Thompson, est un répons à la pièce de Marlowe Le Massacre à Paris présentée au TNP à Villeurbanne en 1972, dans un paysage scénique rêvé par Richard Peduzzi, relation symbolique de la fidélité à l’art de ces deux artistes depuis 1966, poussant toujours plus avant leur voie.

L’œuvre accomplie est aussi immense que dense et intense, attachée à la mémoire vive. Homme de bienveillance, Patrice Chéreau s’efface avec élégance, se fondant dans le noir qui préserve alors qu’il allait avoir 69 ans, à quelques jours près, arrêtant l’horloge au chiffre 68 comme ce mois de mai qui entendait mettre l’imagination au pouvoir. Il préparait une mise en scène de Comme il vous plaira, aux Ateliers Berthier en mars 2014, cette comédie frivole sur le tourment, à l’intrigue touffue comme la forêt où elle se déroule, où l’on trouve ce vers fameux : « Le monde entier est un théâtre, et tout le monde, hommes et femmes y sont acteurs ». Interprète d'Hamlet, Gérard Desarthe était dans la distribution.

Comme Hamlet, Patrice Chéreau is not dead. Il s’est absenté, et avec cette absence, comme dans un théâtre déserté, le vide étrange et le silence du lieu nous envahissent.

Marcel Freydefont

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