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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 14:38

La pièce d’Anton Tchekhov Les Trois sœurs est présentée en alternance à la Comédie Française, Salle Richelieu, du 22 mai au 16  juillet 2010 dans une mise en scène d’Alain Françon et une scénographie de Jacques Gabel. C'est l'occasion de parler de l'utilité des changements de décor.

 acte I 1

 

 Maquette du décor Acte I Jacques Gabel

 

Trois jeunes femmes, Macha, Olga et Irina, vivent avec leur jeune frère Andreï, dans la demeure des Prozorov située dans une petite ville de garnison, au cœur de la Russie profonde. Elles sont arrivées là avec leur père, nommé commandant de batterie. Depuis sa mort, il y a un an, elles n’aspirent qu’à revenir à Moscou, où elles ont passé toute leur enfance. La pièce débute avec l’anniversaire des 20 ans de la jeune Irina, qui coïncide avec l’arrivée d’un nouveau commandant, le lieutenant-colonel Verchinine. Diverties par les visites des militaires, Verchinine, Touzenbach, Soliony, ainsi que Rode et Fedotik,  les sœurs  retrouvent un semblant de vie. Chacun philosophe sur l’avenir et projette sa destinée. Macha, mariée trop jeune à un époux ennuyeux, Koulyguine, tombe amoureuse de Verchinine, Olga reprend goût à la vie et Irina finit par accepter de se fiancer à Touzenbach, lieutenant d’origine noble qui décide de quitter l’armée pour travailler. Mais bientôt sonne le départ des troupes, la ville perdant sa garnison; le fiancé d’Irina meurt dans un duel avec le curieux Soliony, et la solitude reprend ses droits sur l’existence de ces trois femmes désormais recluses et désillusionnées, face à la vie (« Oh mes sœurs chéries, notre vie n'est pas terminée. Il faut vivre ! La musique est si gaie, si joyeuse ! Un peu de temps encore et nous saurons pourquoi cette vie, ces souffrances... Si l'on savait ! Si l'on savait ! »). Chronique sur cinq années de cette vie en marge de l’histoire et de la modernité, ce drame en quatre actes brosse, avec ironie, le portrait d’une jeunesse sans perspective ni illusion, comme figée dans un temps mortifère. Étrange miroir d’un pays à la déroute, Les Trois Soeurs révèle l’image d’une société au seuil d’un destin qui ne pourra advenir, consciente de sa fin imminente, recherchant le sens de cette destinée. Une des répliques est fameuse, celle de Touzenbach répondant à Macha : « Le sens... Tenez, il neige. Où est le sens ? »

 

Plutôt qu’un drame du passage (passage des militaires, passage du printemps à l’hiver, passage d’une époque à une autre, passage de l’espoir au désespoir, du sens au non-sens), et qu'une vision en surface, Alain Françon donne une version proche de la ballade qui touche par sa profondeur, sa justesse et son interprétation chaleureuse, homogène et sensible, par le rythme adopté qui mène au terme sans contretemps ni forçage du texte, pour favoriser sans aucun soulignement une écoute nettoyée de cette œuvre tant jouée : ainsi quand Irina dit son désespoir, on ressent réellement le désespoir poignant d’une jeunesse. D’une certaine façon, Tchekhov résonne alors avec Bond, Pinter et Vinaver. Certaines scènes comme celle de la toupie de Fedotik, ou encore le deuxième acte de nuit où une bougie vacille dans le mouvement des corps parmi les meubles pour imprimer l’incertitude du cours de ces vies, ou encore la barrière défaite de l’acte IV, donnent consistance à cette écoute de l’œuvre en lui assurant son expressivité scénique.

 

Surtout, la distribution heureuse - Elsa Lepoivre (Macha), Florence Viala (Olga), Georgia Scalliet (Irina), Guillaume Gallienne (Andreï Sergueïevitch Prozorov), Coraly Zahonero (Natalia Ivanovna), Bruno Raffaelli (Ivan Romanovitch Tcheboutykine, médecin militaire), Gilles David (Fiodor Ilitch Koulyguine), Michel Vuillermoz (lieutenant-colonel Alexandre Ignatievitch Verchinine), Laurent Stocker (baron Nikolaï Lvovitch Touzenbach), Eric Ruf (major Vassili Vassilievitch Saliony), Stéphane Varupenne (Vladimir Karlovitch Rode, sous-lieutenant), Adrien Gamba-Gontard (Alexeï Petrovitch Fedotik, sous-lieutenant), Michel Robin (Feraponte), Anfissa (Hélène Surgère) - forme dans un bel effet de troupe un véritable chœur romanesque où chacun a le moment venu son air, petit ou grand, léger ou grave,  tout en humanité, ballet d’apparitions et de disparitions serti dans des costumes précis et une lumière diaphane.

 

Notons qu’Hélène Surgère est nommée, à 81 ans, pensionnaire de la Comédie-Française, pour le rôle d’Anfissa. Benjamine de la troupe, Georgia Scaliet a été formée à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre à Lyon, où elle a notamment travaillé en 2009 sous la direction d’Alain Françon dans Les Ennemis de Gorki. Elle a fait ses débuts sur la scène du Français en interprétant  Anne Lepage dans Les Joyeuses Commères de Windsor de Shakespeare;  à 23 ans, elle devient pensionnaire pour les Trois sœurs.

 

 acte IV

 

Maquette du décor Acte IV Jacques Gabel

 

Par son classicisme apparent, la mise en scène atteint avec concision la modernité de ce texte. Un des éléments essentiels de cette mise en scène est le parti-pris scénographique. La prise en compte d’une part évidente de naturalisme nouée avec le souci du dépouillement tout en respectant la part de théâtralité, et le choix de la nécessité absolue de changements de décors (effectués au rideau, avec intermède musical et théâtre d'ombre) – et non d’un lieu unique -  génèrent les indispensables variations d’axes, partitions spatiales, espacements et cadrages pour s’accorder à la respiration et à la musique lancinante de cette pièce.

 

Les Trois sœurs, d’Anton Tchekhov, traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, publiée aux éditions Actes Sud/Babel, mise en scène d’Alain Françon , dramaturgie et assistanat à la mise en scène d’Adèle Chaniolleau , scénographie de Jacques Gabel , costumes de Patrice Cauchetier , lumières de Joël Hourbeigt , son de Daniel Deshays , musique originale de Marie-Jeanne Séréro, conception maquillages et coiffures de Dominique Colladant - Comédie-Française, stagiaire assistante à la scénographie Gaëlle Dauphin.

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